Réflexions à propos d'un voyage à travers le Mali

A l'heure de la mobilité globale, le dicton "les voyages forment la jeunesse" fait déjà partie des généralités banales. Le côté particulier de "cette (ces) grande(s) source(s) d'enseignement la plus sûre par ses propres sens" est cependant, comme l'écrivain allemand Georg Forster le formula déjà il y a environ 200 ans, est de voir de ses propres yeux, de rassembler sur place expérience sur expérience. Dans la mesure où rencontrer le dépaysement rentre dans nos calculs, voyager nous amène à perdre de nos préjugés mais aussi nos projections romantiques - du fait que nos sens se heurtent à une réalité intransigeante.

Lorsqu'en 1998 Claus et Susanne Worschech se sont joints à un voyage d'étude au Mali pour y faire connaissance de la vieille ville en brique crue de Tombouctou, ils ont eux-mêmes ressenti à fleur de peau l'effet ambivalent de ce dépaysement, de cet "autre façon d'être": Envoûtement et désenchantement, contact culturel et choc culturel" étaient proches les uns des autres comme ils le disent eux-mêmes.

Tombouctou, située à la lisière sud-ouest du Sahara et au nord du fleuve Niger a eu pendant longtemps une réputation légendaire. Du 14e au 16 e siècle, la ville entièrement construite en briques d'argile crues séchée au soleil était non seule-ment une plaque tournante du commerce transsaharien du sel et de l'or mais aussi un centre culturel et scientifique islamique de renom dont la population est aujourd'hui estimée à 100 000 habitants dont pas moins de 25 000 érudits et étudiants. La conquête de la ville en 1591 par le royaume du Maroc mit une fin douloureuse à cette histoire fructueuse. Des explorateurs européens tels René Auguste Caillé et le géographe Heinrich Barth parvinrent dans cette ville légendaire au cours de la première moitié du 19e siècle; de nos jours, la région partage le destin pitoyable de la zone du Sahel, seuls quelques reliques témoignent encore de l'efflorescence passée de Tombouctou.

Pour les deux voyageurs d'Erfurt, l'expérience africaine n'est pas restée sans suite, loin de là, elle a eu des conséquences créatives qui accentuent respectivement les différents aspects de cette rencontre. C'est ainsi qu'avec sa série "100 photos du Mali" l'architecte Claus Worschech, photographe passionné à ses heures, renoue sur le plan formel et des motifs choisi, avec des représentants types de la photographie d'expédition américains et européens connus du milieu du 19e siècle à nos jours.

Aujourd'hui, l'album "Egypte, Nubie, Palestine et Syrie" dans lequel furent publiées 122 prises de vues photographiques d'après des épreuves négatives en calotypie de l'écrivain Maxime Du Camp effectuées par celui-ci au cours d'un voyage en Orient entre 1849 et 1852, parmi lesquelles se trouvaient des "icônes" de la photographie telles les statues colossales d'Abou Simbel, est considéré comme l'un des jalons historiques du genre. Il fut suivi dans cette voie par l'archéologue américain John Bukley Green qui, entre 1854 et 1856 capta l'image pittoresque de monuments de l'Egypte antique sertis dans le paysage du bord de Nil. Ces exemples du passé montrent à quel point la photographie d'expédition faisait partie intégrante de l'esprit du romantisme, sa nostalgie des régions lointaines et exotiques, son idéalisation des conditions préindustrielles dans la société et dans la nature présentées comme quasi paradisiaques et dans leur ensemble comme antipodes du propre monde marqué par aliénation. Du point de vue formel, ce sont toujours les règles de la peinture artistique qui régissent à la conception de l'image, c'est pourquoi beaucoup de photographies du passé donne l'impression d'être autant de variantes de la technique de grisaille picturale.

Si Claus Worschech fait développer les épreuves de son appareil moderne de type Reflex dans le ton chaleureux de la sépia et si les motifs de ses images trahissent en même temps un intérêt marqué pour l'ethnographie et l'histoire de l'architecture, c'est qu'il se place sciemment dans le contexte de ces prédécesseurs historiques. Portraits de Touareg et de membres des tribus Dogon, pirogues élancées construites il y a des centaines d'années, dromadaires dans les sables du désert et architec-ture adobe traditionnelle - le présent inquiétant ne fait que rarement irruption sous la forme d'un véhicule tous terrains à réparer ou d'un dépôt d'immondices en flammes dans les refuges du passé, de l'authenticité africaine.

Une nostalgie romantique du retour aux sources vibre dans l'âme de ces photos mais aussi une mélancolie consciente de la perte de ces origines. Bien qu'étant les documents indéniables d'un voyage, ces images sont une mise en scène que l'on peut reconnaître au choix des motifs et au traitement formel des épreuves qui esquissent à partir des restes de tradition africaine encore visible et du vocabulaire iconographique de la photographie d'expédition un univers antagoniste à l'époque actuelle non pas sous forme de saga ou de conte de fée mais d'interrogation sur l'origine de la culture indigène environnant Tombouctou qui aujourd'hui n'est rien de moins qu'une interrogation sur la fierté de soi et la dignité des êtres qui vivent à cet endroit.

Une fois qu'il lui a été possible de remettre tant bien que mal un peu d'ordre dans la multitude des impressions de voyage déconcertante, Susane Worchech a reconnu dans le matériau de construction africain traditionnel, l'argile, un sujet à sa mesure. Ce qui d'une part cause la dégradation rapide de l'architecture de Tombouctou - les maison en briques d'argile crue doivent être restaurées à grands frais après chaque saison des pluies - est d'autre part l'expression d'une symbiose permanente entre la culture humaine et la nature. Dans cette alternance, seul subsiste ce qui est utilisé, pour ce qui est du reste, la terre redevient vite de la terre. De ce fait, l'architecture argileuse traditionnelle du Mali devient l'exemple d'un circuit écologique intact qui se réfère toujours à une actualité concrète et vivante en comparaison de laquelle la conception historique européenne y compris ses bâtiments érigés "pour l'éternité" fait l'effet d'un bloc de béton. Pour ce contraste des perspectives de réalisation et de vie qui se manifeste dans la confrontation des deux cultures, elle a trouvé différentes équations créatives qui mettent en même temps en évidence son expérience de céramiste.

Des formes de bateaux en copeaux de bois, en terre cuite, en argile séché et en béton invitent visiblement à la comparaison de leur utilité mais sont en même temps un symbole des différentes "voies" que les cultures peuvent emprunter avec leurs traditions et découvertes qui leurs sont particulières. Dans six travaux plastiques sur socle en métal elle se consacre aux formes cubiques de la construction traditionnelle des granges de la région du Mali. Ici, elle assimile ce qu'elle a directement vécu, car au cours de son voyage à Tombouctou elle a vu des villages dans les quels on peut rencontrer côte à côte habitations et granges neuves, restaurées ou en ruines. Même les défunts (ancêtres) possèdent leurs granges particulières. "Se u we" (en Dogon: comment vas-tu ?) est la manière traditionnelle de se saluer dans ces villages que l'on répète pour toute la parenté jusqu'à ce que l'on soit renseigné sur la situation actuelle des rapports familiaux. L'état des constructions en argile pourtant pourrait y répondre car ceux dont les maisons s'effondrent ne font plus partie de la collectivité. "Se u we" c'est aussi le titre du groupe en six parties de Susane Worschech dont la succession d'éléments en céramique cuits à feu ouvert ,craquelés cuits selon la méthode Raku, partiellement glacés et en argile séché à l'air (qui se désintègre lentement à l'air libre) représente de manière symbolique les différentes étapes de l'éphémère dans l'architecture africaine traditionnelle.

L'argile est une forme particulière de la terre qui paraît spécialement faite pour les mains créatrices. La cuisson donne à cette terre une solidité qui peut subsister pendant des millénaires. Crue par contre elle reste plus proche de ses origines , du mouvement et du cercle du devenir, de la disparition et du redevenir. Dans une installation portant le titre "ERDE - marktfrisch" ( TERRE - fraîchement venue du marché), Susanne Worschech met en rangée cinq plaques en argile à poterie cuite et crue portant gravé le mot "ERDE" (Terre) . Culture et nature, résistance et flexibilité, longues périodes (préalable à la formation de traditions et de rites en tant mémoire culturelle des peuples) et une conscience sensible pour le "maintenant" sans cesse renouvelé de chaque moment sont présentés comme éléments complémentaires mais tout autant constitutif d'un savoir mondial qui ne peut nier et ignorer plus longtemps la dimension écologique de notre existence. C'est justement l'expérience "Tombouctou" qui a renforcé Susanne Worschech dans ses opinions à ce sujet. qu'elle retraduit désormais dans son œuvre artistique.

"Talking Timbuktu" montre deux possibilités de communiquer par le truchement de la rencontre avec l'étrange, la méfiance et l'énigmatique exotique qui, étant aussi naturel et humain que nous-mêmes, ne peut donc nous être tellement étranger. Le dialogue est mené sous forme de dialogue artistique, comme un montrer et regarder, par delà les barrières culturelles et linguistiques - l'exposition présentée à la maison "Zum Güldenen Krönbacken" à Erfurt s'entend être une invitation à chacun et à chacune à y participer.

Kai Uwe Schierz